Installation (bambou, numérisation de cartes postales imprimées sur papier, aquarelle)
Installation (bamboo, digitized postcards printed on paper, watercolor)
Production : CIAP Vassivière - Le Shed, centre d’art contemporain de Normandie- Géraldine Longueville
Photos : Marc Domage
Texte de Virginie Bobin
Des tiges de bambou posées contre les murs soutiennent des reproductions de cartes postales des années 1900-1920 célébrant les grands travaux d'aménagement français en Algérie. Derrière l'alignement des platanes et des ormes, sous les rues et les bâtiments éclatants de blancheur, Géraldine Longueville cherche l'ombre des corps et des plantes « indigènes », effacé·es par la puissance coloniale. Elle s'interroge aussi sur le rôle de ses ancêtres espagnol·es, émigré·es en Algérie à la fin du 19e siècle pour fuir la pauvreté. Naturalisé·es français·es dans le cadre d'une politique d'assimilation et d'européanisation menée par la France dans sa colonie, i·els ont sans doute participé, en tant qu’ouvriers, aux travaux d’aménagement du territoire algérien. L'installation est le fruit d'une performance réalisée pendant le vernissage, lors de laquelle Géraldine Longueville est venue recouvrir ces images de traits d'aquarelle, soulignant ainsi la violence sous-jacente d'un paysage « défiguré ». La fragilité du dispositif (bambous en équilibre, feuilles de papier ployant sous leur propre poids) évoque l’instabilité des constructions mémorielles, tout en suggérant d’autres compositions et narrations possibles.
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Bamboo stems leaning against the walls support reproductions of postcards from the 1900–1920 period celebrating major French development works in Algeria. Behind the rows of plane trees and elms, beneath the dazzlingly white streets and buildings, Géraldine Longueville seeks out the shadows of “indigenous” bodies and plants, erased by colonial power. She also reflects on the role of her Spanish ancestors, who emigrated to Algeria at the end of the nineteenth century to escape poverty. Naturalized as French citizens under a policy of assimilation and Europeanisation implemented by France in its colony, they likely worked as laborers in projects reshaping Algerian territory.
The installation results from a performance during the opening, in which Géraldine Longueville covered these images with watercolor marks, foregrounding the underlying violence of a “disfigured” landscape. The fragility of the arrangement—bamboo balanced precariously and sheets of paper bending under their own weight—evokes the instability of memorial constructions, while suggesting other possible compositions and narratives.






Installation (mobilier, boisson d’accueil, céramiques de Nina Safaïnia, bouteilles en grès, cuir)
Installation (furniture, welcome drink, ceramics by Nina Safaïnia, stoneware bottles, leather)
Production / Produced by
Géraldine Longueville, centre d’art contemporain de Normandie Le Shed
avec le soutien de / with the support ofNormandie Impressionniste
Photo : Marc Domage et Géraldine Longueville
Texte de Virginie Bobin
Les boissons sont un élément essentiel du travail artistique de Géraldine Longueville. Pour Fago, l’artiste a imaginé une boisson d’accueil, un préliminaire à l’entrée dans l’exposition. Le mot « sharab » signifie boisson en arabe, langue qui n’a jamais été transmise à l’artiste. Il est proche du mot anglais « shrub » (arbrisseau), qui désigne une boisson acidulée à base de vinaigre de fruits dérivée des cordiaux médicinaux, très populaire dans l’Amérique coloniale des 16e-18e siècles. Aujourd’hui, les shrubs sont servis comme apéritif, leur goût vinaigré (et ici, amer) préparant le palais aux expériences gustatives à venir. La boisson (non-alcoolisée)* se déguste dans des céramiques rugueuses évoquant des coquillages ou des pierres, conçues par la céramiste Nina Safaïnia pour épouser le creux de la main. Pour Géraldine Longueville, elle fonctionne comme un seuil et invite à se mettre dans un certain état d’attention, à saliver avant d’entrer dans l’exposition. Une lampe en laiton légèrement bancale, figurant une tige de bambou, accueille également les visiteur·euses. Rapportée d’Oran par la grand‑mère de Géraldine Longueville en 1962, elle a depuis erré dans les greniers familiaux avant d’être restaurée par l’artiste pour l’exposition.
* Ingrédients : vinaigre de pommes, pommes, fruits rouges, rhubarbe, quinquina, achillée millefeuille, sucre.
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Drinks are an essential element of Géraldine Longueville’s artistic practice. For Fago, the artist conceived a welcome drink—a prelude to entering the exhibition. The word sharab means “drink” in Arabic, a language that was never passed on to the artist. It is close to the English word shrub, which refers to a tangy, fruit-vinegar-based drink derived from medicinal cordials and widely popular in colonial America between the sixteenth and eighteenth centuries. Today, shrubs are served as aperitifs, their vinegary—and here, bitter—taste preparing the palate for the gustatory experiences to come.
The non-alcoholic drink* is served in rough-textured ceramic vessels evoking shells or stones, designed by ceramicist Nina Safaïnia to fit the hollow of the hand. For Géraldine Longueville, it functions as a threshold, inviting visitors into a particular state of attentiveness—to salivate before entering the exhibition. A slightly wobbly brass lamp, shaped like a bamboo stalk, also welcomes visitors. Brought back from Oran by Géraldine Longueville’s grandmother in 1962, it subsequently drifted through the family’s attics before being restored by the artist for the exhibition.
* Ingredients: apple cider vinegar, apples, red berries, rhubarb, cinchona bark, yarrow, sugar.






(bamboo, organza, mechanical winch, rope, plants).
460 x 290 cm.Production / Produced by
Centre d’art contemporain de Normandie Le Shed
avec le soutien de / with the support ofNormandie Impressionniste
Avec / With Alioun Abderrahmane et Morane RemaudTexte de / Text by Virginie Bobin
Photo : Marc Domage
Un séchoir monumental abrite les plantes rapportées des cueillettes effectuées ou guidées par Géraldine Longueville, Alioun Abderrahmane et Morane Remaud avant et pendant l’exposition. Des groupes d’amateur·ices et les élèves du collège Alain de Maromme (avec leur enseignante Séverine Graf) ont arpenté les rives du Cailly, un affluent de la Seine qui s’écoule non loin du Shed et témoigne du passé ouvrier de la ville de Maromme. Achillée millefeuille, coquelicot, rose, pissenlit, marguerite, pâquerette, sureau, gaillet gratteron, ortie, lamier, trèfle, cerfeuil des bois, plantain lancéolé, sauge, mauve sylvestre, glycine… Les plantes récoltées ont été séchées puis disposées sur des carrés d’organza pour composer des tableaux végétaux. Les tiges de bambou qui structurent le séchoir ont été nouées entre elles selon une technique observée par l’artiste lors d’un récent séjour au Japon. À la fois sculpture et outil, dispositif de vision et de conservation, le séchoir s’élève et s’abaisse dans l’espace au rythme d’un treuil mécanique. À la fin de l’exposition, l’artiste fera don des plantes séchées au Shed afin que l’équipe puisse à son tour confectionner des boissons d’accueil à l’avenir.
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A monumental drying rack houses plants gathered during foraging walks led or accompanied by Géraldine Longueville, Alioun Abderrahmane, and Morane Remaud before and throughout the exhibition. Groups of enthusiasts and pupils from Alain secondary school in Maromme, together with their teacher Séverine Graf, walked along the banks of the Cailly, a tributary of the Seine that flows near the Shed and bears witness to the industrial history of the town of Maromme.
Yarrow, poppy, rose, dandelion, oxeye daisy, common daisy, elder, cleavers, nettle, dead-nettle, clover, cow parsley, ribwort plantain, sage, common mallow, wisteria… The collected plants were dried and then arranged on squares of organza to form vegetal compositions. The bamboo poles that structure the drying rack were tied together using a technique the artist observed during a recent stay in Japan.
At once a sculpture and a tool, a device for viewing and preservation, the drying rack rises and descends through the space by means of a mechanical winch. At the end of the exhibition, the artist will donate the dried plants to the Shed, so that its team can, in turn, prepare welcome drinks with them in the future.









Fago
Curator : Virginie Bobin
MY FIRST SOLO SHOW!!!
at Le Shed,
centre d’art contemporain de Normandie
www.le-shed.com
Vernissage samedi 27 juin 2026
17h > performance de l’artiste
18h > cocktail
Exposition du 28 juin au 27 septembre 2026
De l’Algérie à la Normandie en passant par le Japon, l’artiste et cueilleuse Géraldine Longueville retrace les trajectoires entremêlées de plantes et de corps pris dans les mailles de récits intimes et politiques.
Une exposition organisée dans le cadre du festival Normandie Impressionniste
Photos : Marc Domage et Géraldine Longueville

Depuis 2021, l’artiste Géraldine Longueville enquête sur la circulation et les usages des plantes entre différents espaces marqués par l’histoire et l’idéologie coloniales. Parmi elles, le quinquina, que les Français·es tentèrent sans succès d’acclimater en Algérie après l’avoir importé du «Nouveau Monde ». L’artiste a retrouvé la trace de cette plante amère aux propriétés médicinales au Jardin des Plantes de Rouen, où ses fleurs furent immortalisée en 1883 pour un dictionnaire botanique illustré.
Quelques années plus tard, les ancêtres espagnol·es de Géraldine Longueville, émigré·es en Algérie pour fuir la pauvreté, sont naturalisé·es français·es dans le cadre d’une politique d’assimilation et d’européanisation menée par la France dans sa colonie. Les émigré·es espagnol·es sont notamment employé·es aux travaux de défrichement et de reboisement du territoire algérien, où l’alignement des platanes et des ormes efface et recouvre la vie « indigène », celle des plantes comme des humain·es.
En 1962, la mère de Géraldine, alors âgée de 9 ans, quitte l’Algérie via l’Espagne. La famille emménage dans le Sud de la France comme un million d’autres « pieds-noirs », tandis que celles des Harkis (combattants musulmans de l’armée française) sont parquées dans des camps militaires.
L’arrière-goût amer des plantes thérapeutiques matérialise donc aussi pour l’artiste le sentiment associé à ces histoires enchevêtrées de déracinement, d’exploitation et de perte, qui catégorisent et différencient les vivant·es à leur corps défendant.
Dossier de l’exposition ICI
texte. lecture. chant. octobre 2024.
Production : Goethe-Institut
en collaboration avec Coal art écologie

Je te connais
je t’ai vu ailleurs qu’ici
je t’ai vu dans le sud de la France
je t’ai vu en Belgique
je t’ai vu aux Pays Bas
je t’ai vu à Paris
à Cachan
à Chennevières-sur-Marne
à Saint-Raphaël
à Roquebrune-sur-Argens
Tu es originaire d’Amérique du Nord
Oregon, Californie, bord du Pacifique.
Là bas tu grandis bien, tu grandis plus qu’ici
Tu ne pousses pas au-delà de 1400 mètres d’altitude,
Tu vis dans les basses montagnes, au bord des rivières, de l’océan
Tu résistes bien au vent
Tu pousses assez droit
nous, les humains, on adore les arbres droits.
Comme ça, on peut réaliser de belles planches droites de toi.
J’ai eu du mal à trouver ton nom, celui des peuples racines.
Ça, c’est à cause de la botanique.
C’est à cause des Grandes Découvertes botaniques.
les Grandes Découvertes botaniques des Européens, des Empires
les empires découvrent,
les empires font de grandes découvertes
Découvertes ça veut dire coloniser la terre,
capitaliser sur la terre pour la science, pour l’industrie
Les empires colonisent l’Amérique, exploitent les végétaux et les acclimatent partout dans le monde
D’où le mot Grandes, Grandes Découvertes.
Grandes découvertes d’une lumière, nouvelle, inédite,
parce que ça vient de l’empire c’est nouveau, c’est inédit,
grandes découvertes des explorateurs,
grandes découvertes des botanistes
grande découverte qui occultent celles déjà là, celleux qui étaient déjà là, celleux qui savaient déjà qui tu étais.
Ce qui m’étonne dans la botanique, c’est la manière de nommer les végétaux.
il s’agit toujours d’apposer son propre nom de famille à la plante.
Une manière de devenir le géniteur, le créateur de la plante. celui qui l’a découvert c’est celui qui l’a créé. Tu n’as pas de nom, ni d’existence tant qu’un homme blanc ne t’a pas nommé en son nom. Tu existes car il te nomme. Tu n’existes pas en dehors de ce nom qui glorifie ton découvreur.
En Europe on te nomme Cyprès de Lawson. Charles Lawson. Voilà. ton nom, ton nom c’est Charles Lawson. C’est un pépiniériste écossais du 19e siècle qui a exporté tes graines pour les faire pousser en Europe. En 1854, il a été le premier à exporter tes graines, et vu que c’est le premier qui l’a fait, ils t’ont appelé comme le premier arrivé, le premier à te faire pousser dans sa pépinière et à te vendre
Partir de ton pépin, qu’il mets dans sa poche en Californie
et, faire des petits arbres, et, les vendre, par centaines, par milliers.
Charles t’attribue le statut d’arbre ornemental. J’ai trouvé plein de termes qui définissent ton usage en Europe. Tu sers de barrière végétale, brise vue naturelle, rideau boisé.
Tu es un peu l’arbre des lotissements, des maisons de ville.
Tu sers à délimiter les propriétés privés, à délimiter les regards
tu dis « halte là c’est chez moi ! » mais de manière soft and green friendly
puisque tu es un arbre, tu es peace.
Aux Etats -Unis, il t’appelle le cèdre d’Orford
Orford c’est le nom d’un village situé sur la côte pacifique de l’Oregon.
C’est le plus vieux village blanc de la région, c’est comme ça que le village se présente sur son site internet. ils disent le plus vieux village de l’Oregon, ils ne disent le plus vieux village blanc de l’Oregon, mais en réalité c’est juste ça. Un village fondé en 1856 par des marins, des capitaines, des missionnaires, des chercheurs d’or qui ont persécuté et anéanti le peuple Tututni.
Un village fondé au même moment que Charles Lawson te nomme par son nom et envoie tes graines vers sa pépinière au Royaume-Unis.
Le village a un grand port qui sert à exporter tes graines mais aussi ton bois, long, droit, haut, comme on aime nous les humains.
On te charge de cargo en cargo à destination du Japon pendant un siècle,
pendant un siècle tu remplis les cales et tu débarques au Japon.
Là-bas tu es perçu comme : robuste, fiable, résistant, noble.
Les japonais t’utilisent pour de la : charpenterie, artillerie, instruments de musique, temples, cercueils.
Les peuples racines de l’Oregon sont les : Coosan, Rogue, Tututni, Haruk.
Les haruks cohabitent avec toi dans exactement la même région que toi.
Ils t’appellent kúpriip
Je ne sais comment les autres peuples t’appelaient.
Les langues s’épuisent avec le temps, avec la colonisation, avec la déportation des peuples dans les réserves.
Déraciner, déraciner la langue, déraciner l’oralité,
déraciner les savoirs,
déraciner les savoirs médicinaux,
déraciner les savoirs médicinaux, domestiques,
déraciner les savoirs médicinaux, domestiques, féminins,
déraciner les savoirs médicinaux, domestiques, féminins, enfouis,
déraciner les savoirs médicinaux, domestiques, féminins, enfouis, déracinés,
déraciner les savoirs médicinaux, domestiques, féminins, enfouis, déracinés, oubliés.
Au début des années 2000, la langue haruk s’éteint presque, jusqu’à ce que des écoles réapprennent la langue aux enfants. La tribu haruk a davantage conservé leurs savoirs sur les plantes. Je me demande pourquoi elle, plus qu’une autre tribu.
Les haruks avaient un usage connu du tabac. Le tabac, plante emblématique du commerce triangulaire. Est-ce que l’exploitation de ce savoir par les blancs a permis paradoxalement sa préservation ? Et par extension la préservation de la langue haruk ?
kúpriip
kúpriip
kúpriip
kúpriip
À la fin du 19e siècle, après l’extermination des peuples racines par les pionniers, les capitaines, les missionnaires et les chercheurs d’or, des traités de paix sont ratifiés. Une grande partie des haruks sont déplacés. C’est à Orford, le plus vieux village des blancs, que la tribu est entièrement regroupée, pour ensuite être répartie aux quatre coins de l’Oregon et du Nord de la Californie, dans des réserves.
Happy Camp est l’une d’entre elles.
La tribu haruk est ainsi l’une des plus importante et l’une des plus disséminée sur le territoire de la côte, nord-ouest américaine. Un peu comme toi, stocké à Orford, exporté en Europe, rassemblé en pépinière, puis, disséminé.
Les haruks construisent leur hutte à sudation avec ton bois.
Parce que
il y a ton odeur.
Une fois froissées tes feuilles, tu exhales une odeur fraîche
d’agrumes, de gingembre.
Dans la hutte, ton odeur est exaltée par l’humidité de l’eau,
la chaleur du feu,
faire suer le corps,
le faire respirer
au contact de tes principes actifs.
détoxifier le corps
grâce à tes composants,
l’odeur du citron, du gingembre,
l’odeur verte et acidulée de la fraîcheur, de ce qui est toujours en vie
Pour les japonais, ton bois enrobe les corps morts
imputrescible
insecticide
tu accompagnes les corps morts d’une odeur vivifiante.
pour les haruks, tu es le bois qui fait sortir les toxines
pour retrouver un corps en vie, en plein santé
il y a avec toi une action d’allonger la vie, de se régénérer Semper vivens, toujours vert, toujours en vie,
Je te sens Orford Kupriip
nous te sentons
Est-ce que les japonais t’on reniflé eux aussi?
Est-ce qu’ils continuent à prendre soin des morts en leur offrant ce qui est le plus vivace, le plus vital, l’odeur de ta forêt ?
Orford
Kúpriip
Cedar
Lawson
Orford
Kúpriip
Cedar
Lawson
Orford
Kúpriip
Cedar
Lawson
tes noms Kúpriip nous parlent Cedar
tes cimes Kúpriip nous touchent Lawson
ta sève Kúpriip nous pleure Cedar
tes mots Kúpriip nous soufflent Lawson
tes pleurs Kúpriip nous boivent Cedar
tes noms Kúpriip nous touchent Orford
tes cimes Kúpriip nous parlent Cedar
ta sève Kúpriip nous touche Lawson
tes pleurs Kúpriip nous sentent Cedar